PRÉAMBULE — CYCLE 1: Le « je » distribué
Crise de l’origine et responsabilité de l’auteur
Ce cycle examine une expérience située : la transformation de ma pratique d’auteur au contact de l’intelligence artificielle générative. Son matériau est constitué de textes, de portraits et d’études visuelles, mais aussi des échanges et des corrections qui ont accompagné leur production. Une question traverse cet ensemble : comment reconnaître une forme comme mienne lorsque le dialogue avec l’appareil participe à l’élaboration de mes propres choix ?
À l’origine, je souhaitais éprouver un outil dont les possibilités traversaient plusieurs domaines de mon travail. Une description pouvait devenir une image, une image préparer une modélisation, une intuition plastique conduire à un problème de construction. Ces passages ouvraient des perspectives, mais produisaient aussi des écarts. Certaines réponses inattendues m’obligeaient à préciser une intention ; d’autres m’entraînaient vers une proposition que je n’aurais pas envisagée seul.
Cette exploration s’inscrit dans un parcours qui associe formation artistique, étude de l’anatomie, imagerie médicale, création audiovisuelle et environnements numériques. Vingt années d’enseignement y ont lié la fabrication des formes à la recherche de leurs conditions de transmission. L’arrivée de l’appareil génératif remet ces relations au travail : ce que je sais observer, construire et expliquer rencontre un système dont les propositions peuvent déplacer mes habitudes.
Le caractère conversationnel de cet appareil rend l’expérience singulière. Une idée revient formulée autrement ; une image reçoit une interprétation ; une correction fait apparaître un critère jusque-là implicite. Le dialogue agit parfois comme un miroir sans fidélité : il rend ma pensée observable tout en modifiant ce qu’il me donne à regarder. Jusqu’où cette transformation m’aide-t-elle à discerner mes choix, et quand commence-t-elle à préparer mon assentiment ?
Le trouble devient particulièrement sensible lorsque mon propre visage entre dans le processus. À travers les portraits et les planches de référence, je cherche une ressemblance, mais je recherche aussi une cohérence, une expression, une certaine présence. Ces attentes ne coïncident pas toujours. Une image peut me satisfaire parce qu’elle me ressemble ou parce qu’elle accomplit une représentation désirée de moi-même.
L’expression « je distribué » désigne ici la mise en relation de plusieurs supports de mon activité : corps vivant, formulations, images de référence et représentations numériques. Elle ouvre une enquête sur ce qui se conserve et se transforme entre eux. La reconnaissance, les automatismes, la délégation de présence et la responsabilité constituent les quatre moments de cette enquête.
Le parcours comporte également des découvertes et des reprises culturelles. Des images anciennes retrouvent une fonction dans un travail présent ; des lectures donnent une précision nouvelle à des difficultés rencontrées dans l’atelier. Simondon, Flusser et Debord deviennent ainsi des interlocuteurs de la recherche. Je mobilise le premier pour interroger les relations entre technique et culture, le deuxième pour examiner les possibilités de jeu face aux programmes de l’appareil, le troisième pour explorer ce qu’une transposition de la dérive et du détournement pourrait rendre opératoire. Leurs pensées offrent des prises pour examiner l’expérience ; leur pertinence et les limites de ces rapprochements devront être explicitées.
Cette généalogie importe autant que le résultat. Une référence connue avant la fabrication, une bifurcation apparue dans l’échange et une interprétation formulée après coup n’occupent pas la même place. Reconstituer leurs relations permettrait de comprendre comment une forme devient possible, sans lui inventer rétrospectivement une intention continue.
La démarche repose donc sur la comparaison des versions, l’examen des refus et l’explicitation des critères de validation. Elle accorde aussi une place aux moments d’exploration où le résultat attendu est suspendu. Son ambition est de dégager, à partir de cette pratique, des opérations que d’autres pourraient reprendre, discuter et transformer.
Ce premier cycle commence par un assentiment : une forme retient mon attention, et je décide de la poursuivre. C’est cet assentiment qu’il faut apprendre à regarder et à questionner au regard des références qui m’habitent, des habitudes que le dialogue renforce et des écarts qu’il introduit, pour découvrir comment se forment les choix que je reconnais comme miens.
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